Il est de ces biens communs qui ne courent plus les rues. Le silence en fait partie. Retour sur l’urgence d’une vie hors du bruit, pour notre bien et celui de la planète.

Marchand de sable, reviens !

8h de calme. C’était la (simple) demande des manifestants, le 16 février dernier, à l’aéroport d’Orly. Le nombre de nuits calmes nous serait donc compté, notre sommeil, négocié. Selon un rapport de Bruitparif, les nuisances sonores perturbent sérieusement nos nuits, autant que nos facultés d’apprentissage et de concentration. Chiffres à l’appui, le CIDB[1]nous alerte: un Français sur 3, soit près de 20 millions de personnes, déclare souffrir d’un trouble du sommeil.

De nos 5 sens, c’est certainement notre ouïe qui souffre le plus, monopolisée chaque heure de notre quotidien. Pourtant, c’est le ciel obstrué qui nous inquiète plus que la sirène hurlante du camion de pompiers : la journée sans voitures est défendue moins pour notre ouïe que pour nos poumons. Pourtant, nous disposons d’une quantité infime de cellules auditives (30 000) en comparaison à nos 135 millions cellules visuelles. Agresser notre oreille n’est donc pas un moindre mal: au-delà de la simple gêne, nous en subissons de lourdes conséquences, et c’est toute la société qui s’endort paradoxalement dans ce bouillon sonore incessant.

 

Le bruit ou la vie ?

Victor Cherbuliez déplorait en son temps l’incapacité des Hommes à l’abstraction : « Nous ne savons pas voir l’invisible, ni écouter le silence ». Mais aujourd’hui, il semble que la question soit plutôt la suivante : avons-nous réellement le choix que de cohabiter avec le bruit ? Nos vies et nos villes sont saturées d’une pollution sonore qui affaiblit nos corps d’hommes et de femmes du XXIème siècle. Une étude récemment publiée par Le Monde montre que dans le bassin parisien, 90% de la population est exposée à un niveau supérieur à celui recommandé par l’OMS. La même étude dénombre 107 770 ans de vie saine perdue par les habitants d’Ile de France. Loin d’être une coïncidence, ce constat nous alerte : incontournable réalité d’une ère de l’artifice et de la technique, il nous rappelle que nos corps ne sont pas faits pour autant de sollicitation.

Au contraire, il manque à nos vies le silence, dans lequel tout fleurit et féconde, de la graine au bourgeon.

Structurellement, la réalité de notre monde ne peut espérer que le chant des mésanges surpasse celui des taxis parisiens sur les champs Élysées, mais il est du devoir de l’Homme, politique ou citoyen, pour la survie de tout l’écosystème, de privilégier le silence, dans l’espace privé comme public. Et c’est une question de vie ou de mort, quand on sait que près de 10 000 personnes dans l’Union Européenne meurent chaque année prématurément pour cause d’exposition accrue au bruit. Le rêve d’un vallon normand bercé par les mélodies du roitelet huppé, ne doit pas devenir (totalement) utopique.

 

Un ancien poème humain dit: “calme, calme, calme!”

Le silence était là avant nous, il conditionne la perpétuation du vivant et ne peut se vendre ou s’acheter. Il peut en revanche devenir un mythe de l’ancien temps, s’il n’en est pas déjà un. L’enjeu actuel est d’en saisir la préciosité et de réduire les nuisances de notre quotidien. Autrement dit, refuser de se laisser bercer par l’habitude d’une vie bruyante. Les sirènes qui piégeaient Ulysse hier sont aujourd’hui nos écrans et nos mixeurs, à nous d’en juger l’inutilité et de s’en dépolluer : utiliser au moins ses appareils électroménagers (quand on en a encore!), porter des chaussons, ou ne pas claquer les portes, autant de gestes qui améliorent notre santé et celle de nos vaches (ou nos chats).

Cette frénésie du bruit et de la technique qui l’engendre touche en profondeur nos civilisations, comme le rappelle Georges Bernanos dans La France contre les robots: « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. ». Le silence apparaît comme une condition essentielle d’un esprit critique et réflexif, devant permettre à l’Homme de s’éloigner librement de ces pollutions qui l’entravent.

Nous qui chérissons la liberté, exigeons-la par notre droit à écouter, à penser, loin des sirènes et des agressions sonores. Tout comme l’inspiration du sage survient rarement dans une foule hurlante, la bonne santé de notre société exige que nous baissions nos décibels.

[1]Centre d’information et de documentation sur le bruit (étude de 2013)

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