L’ESSSAT (Société européenne pour l’étude de la science et de la théologie) rassemble des chercheurs s’intéressant au dialogue entre la science et la foi. D’identité œcuménique, elle s’ouvre aussi au dialogue interreligieux. Son colloque bisannuel se tient à Lyon du mardi 17 au dimanche 22 avril, sur le thème « La nature et au-delà. Dieu transcendant, Dieu immanent dans la nature ». Le théologien Fabien Revol, vice-président de l’ESSSAT, nous présente les enjeux du dialogue entre science et théologie et l’intérêt du sujet du colloque pour l’ensemble des fidèles chrétiens.

 

 

En quoi est-il pertinent d’étudier les liens entre science et foi, science et théologie ?

Le dialogue entre science et religion n’est pas une innovation. De manière un peu provocatrice, je dirais qu’il est déjà présent dans la Bible. Le premier livre de la Genèse est la rencontre entre la foi monothéiste des Hébreux et la culture scientifique de Babylone. Le livre de la Sagesse offre une philosophie de la nature (à l’époque, il n’y avait pas de distinction entre science et philosophie) qui est la rencontre du monothéisme juif avec la philosophie grec. Pourquoi ne ferions-nous pas dialoguer aujourd’hui la foi et la culture scientifique de notre époque ? Un autre élément justifiant ce dialogue est qu’il n’y aurait  pas eu de discours scientifique moderne sans la théologie chrétienne de la Création. La science moderne s’est en effet développée dans l’Occident chrétien parce que cette théologie garantissait une explication rationnelle de l’ordre du monde. S’il y a un ordre dans le monde, c’est parce que celui-ci est soutenu par l’intelligence divine, le Verbe divin, pensée créatrice faisant que ce monde est stable et connaissable. Si la science a été aussi efficace dans l’Occident moderne, c’est qu’on avait confiance dans l’ordre du monde.

Ce dialogue est-il toujours aussi évident aujourd’hui ?

La science moderne est construite sur une idée de nature fondée sur les notions de quantifiable et de mesurable. Descartes voulait distinguer ce qui est de l’ordre de la nature et ce qui est de l’ordre de l’esprit, mais aussi sortir l’esprit de la nature : Dieu est esprit, donc il n’est ni mesurable ni quantifiable. Mais c’est une sorte de mauvaise foi intellectuelle de renoncer à la question de Dieu en sciences car Descartes lui-même en a besoin pour fonder la démarche scientifique. Il a en effet conceptualisé la notion de loi de la nature. Qu’est-ce qui garantit la stabilité de ces lois, donc la possibilité de les connaître ? L’immutabilité de Dieu. Dieu est immuable, donc ses décrets sont immuables, donc les lois de la nature sont permanentes et nous pouvons les étudier sans qu’elles changent. Il faut cependant préciser que quand la science étudie les lois de la nature, elle n’a pas besoin de l’intervention de Dieu pour que l’ensemble soit cohérent. Chez Descartes, ces lois fonctionnent par elles-mêmes : Dieu les a conçues, il les met en application dans le monde, et ensuite ces lois se débrouillent toutes seules. C’est l’un des principes très forts de la démarche scientifique : elle part du principe que les lois de la nature se suffisent à elles-mêmes et n’a pas besoin de Dieu pour comprendre comment fonctionne le monde.

Et pourtant, les sciences ont quelque chose à dire à la théologie.

Oui, car l’être humain est un être de sens et il a le droit de chercher à interpréter ce que lui dit les sciences de la nature. Étant en quête d’unité, il peut aussi essayer de chercher des articulations entre les différents aspects de sa vie (spirituels, relationnels, psychiques, scientifiques…). Les interrogations sur Dieu à partir des sciences sont donc légitimes. Mais ce n’est plus une démarche scientifique : on fait de la philosophie de la nature, de la philosophie des sciences, de la théologie de la nature. Le discours scientifique peut servir de point de départ à une réflexion philosophique et théologique sur Dieu, en dialogue avec les traditions religieuses existantes. La théologie n’invalide pas le discours scientifique mais cherche à comprendre où il mène. Ce qui est problématique est  quand un des deux discours veut absorber l’autre, quand les sciences prétendent que puisqu’elles ne peuvent pas démontrer ce que dit la Bible, il ne faut pas y croire, ou que les Chrétiens disent que la science est contraire à ce que dit la Bible, et que c’est donc de la mauvaise science. Ces deux approches frontales sont des impasses. Quand les sciences semblent contredire la Bible, c’est peut-être parce que la fonction de la Bible est mal comprise : elle a pour but de parler d’un peuple aux prises avec Dieu et la manière dont le Salut est donné. Galilée, citant saint Augustin dans la lettre à Christine de Lorraine, affirme que quand quelqu’un dit que la Bible se trompe, c’est en réalité peut-être lui qui se trompe. Le premier livre de la Genèse n’est pas un discours scientifique sur le monde.

Est-ce que cette démarche a aussi de l’intérêt pour les fidèles chrétiens qui ne sont pas spécialistes en théologie ?

Oui. Elle permet de sortir des oppositions historiques et médiatiques entre les différents types de discours, comme le scientisme matérialiste et le créationnisme, et fait découvrir aux fidèles qu’il existe d’autres voies que l’affrontement ou le conflit entre science et religion. Mais elle permet de répondre aussi aux interrogations sur le surcroît de sens. Quand l’astrophysique nous dévoile un univers extrêmement vaste et très ancien, si on se pose la question de la place de l’homme dans l’univers, le dialogue entre science et religion propose des pistes pour explorer cette voie-là. On songe notamment aux voies ouvertes par Teilhard de Chardin. Cela permet aussi aux scientifiques chrétiens d’unifier leur vie, de ne pas être des scientifiques en semaine, aller à la messe le dimanche et faire un cloisonnement entre les deux sans chercher l’unité de la personne. Il est très important que les scientifiques praticiens puissent avoir des lieux de réflexion où le questionnement scientifique nourrisse leur quête de sens. Cette démarche est aussi le processus millénaire de l’inculturation de la foi. La vie chrétienne se caractérise par un dialogue constant avec la culture et il ne faudrait surtout pas qu’il y ait un pan de la culture contemporaine qui échappe à la foi chrétienne. La culture scientifique contemporaine a son vocabulaire, ses concepts et ses représentations du monde. Comment ces représentations viennent-elles féconder la pensée théologique sur la Création ? Ce que dit la science intéresse la manière dont les chrétiens parlent de la création. Cela concerne donc tous les fidèles. Par exemple, la nouvelle cosmologie, fondée sur la théorie du Big Bang, montre un univers très en évolution dans lequel la vie est elle-même en évolution, en changement perpétuel et produit de la nouveauté. Est-ce que nous sommes capables d’interpréter chrétiennement ce monde ? Qu’est-ce que ces représentations nous aident à comprendre de la Révélation que nous n’avions pas encore vu ? Ce n’est pas changer le contenu de la foi, mais en redire le sens ou dire autrement ce que nous disions il y a plusieurs siècles.

Tout ce travail est-il bien perçu par les catholiques contemporains ?

C’est une de ces thématiques sur laquelle l’Europe continentale a beaucoup de retard sur la sphère anglo-saxonne. Il nous vient de la Grande-Bretagne et des États-Unis via la tradition anglicane de la théologie naturelle qui dispose naturellement les anglo-saxons au dialogue entre la science et la théologie. La tradition philosophique continentale est marquée par la philosophie kantienne qui distingue le réel de la pensée sur le réel. Pour Kant, le réel en soi est inatteignable, le réel connu par la science est un réel reconstruit. Dans la culture philosophique continentale, il y a un fossé très large entre ce qui est connaissable du réel, ce qui est connaissable de Dieu, et la manière dont on connaît le réel. Quant à l’ESSSAT, son travail est assez confidentiel et a un impact limité sur le grand public. Cependant, je remarque que de plus en plus de catholiques en sont membres. Et malgré cela, il y a très peu de centres universitaires dédiés à ces questions. Il existe la chaire « Science et religion » à l’Université catholique de Lyon et un autre centre à Edimbourg. La société qu’est l’ESSSAT permet de rassembler toutes les individualités dispersées.

L’ESSSAT, justement, a choisi, pour approfondir ce dialogue, de travailler cette année sur le thème « Dieu transcendant, Dieu immanent dans la nature ». Qu’est-ce qui a présidé à un tel choix ?

L’enjeu existait avant la publication de Laudato Si’. Il est lié aux quêtes spirituelles « vertes », dans la nature, qui tendent à identifier Dieu et la nature, ce qui est une version moderne du panthéisme. Notre projet de recherche veut donc apporter une réflexion chrétienne argumentée sur la possibilité de parler de Dieu dans la nature, sans confondre Dieu et la nature. Dieu est autre que la nature, il est différent d’elle, il est donc transcendant. Mais ça n’empêche pas qu’il soit présent dans la nature également. Il est alors immanent. Le colloque veut penser à la fois cette présence et cette absence de Dieu. D’autres axes de réflexion sont intéressants à creuser. L’un est lié à la théorie de l’évolution. L’idée de la nature que celle-ci développe est celle d’une nature qui possède une forme de créativité, dans laquelle les choses nouvelles ne viennent pas de l’extérieur mais de l’intérieur. Il y a un pouvoir créateur à l’intérieur de la nature : serait-il donc divin ? Cela repose la question du panthéisme. Nous sommes en plein dans le dialogue science et religion. Comment, dans le dialogue entre la foi chrétienne et la théorie de l’évolution, peut-on penser la présence de Dieu comme source du dynamisme des processus naturels qui s’exprime par une créativité ?

Un tel thème de réflexion est-il lié à l’encyclique ?

Il permet en effet de rebondir sur le point 80 du texte papal. Le pape François affirme en effet que Dieu est présent dans la Création et que cette présence assure la  continuation de la création. C’est l’un des moyens employés par le pape pour sensibiliser les chrétiens à la sauvegarde de la création et leur faire comprendre que la création a une valeur propre en soi. L’objectif est la conversion des regards pour déceler la présence de Dieu au sein même des créatures et voir la création comme le lieu de la présence de Dieu. Il s’agit de passer d’une vision de la nature comme un stock de ressources à exploiter à la nature comme lieu de vie de communauté où chacun a sa place et est important aux yeux de Dieu. Pour cela, il faut mobiliser les outils du changement de regard, ce que permet la théologie. La tradition chrétienne a en effet de nombreux éléments pour affirmer que toute la création a une valeur intrinsèque, qu’on ne peut pas donc agir n’importe comment vis-à-vis d’elle et qu’il faut poser une limite à nos comportements.

Il est donc intéressant de mobiliser les acquis de la physique et de la biologie, par exemple,  pour mettre à jour nos perceptions de la nature ?

Attention, ce n’est pas un colloque partisan mais universitaire. Il y a sans doute des intervenants qui vont défendre la thèse que c’est une mauvaise idée de penser l’immanence de Dieu dans la Création. Cela suscitera des contre-argumentations et des débats. L’enjeu du colloque est d’articuler l’immanence et la transcendance de Dieu dans la nature. Mais cela va néanmoins être utile au croyant en lui permettant d’argumenter sa réflexion sur la manière de percevoir la présence de Dieu dans la Création sans verser dans le panthéisme – que le Syllabus condamne – et agir en conséquence.

Quelle différence existe-t-il entre ce discours sur la présence de Dieu dans la Création et la théorie de l’intelligent design ?

L’intelligent design n’a rien à voir avec la présence de Dieu dans Création. Il essaie de repérer dans la nature des traces de complexité qui semblent tellement improbables que ces phénomènes ne peuvent pas avoir eu lieu selon les processus darwiniens. Mais s’ils n’ont pas eu lieu au hasard, cela suppose qu’une intelligence supérieure est à l’origine de l’élaboration de ces systèmes complexes. L’intelligent design ne parle pas de la présence de Dieu, il  dit simplement que le monde est tellement bien ordonné qu’il y a quelqu’un qui l’a pensé derrière. L’analogie la plus parlant est celle d’un ingénieur et de son rapport à sa machine : Dieu serait un ingénieur pensant et construisant une machine, la Création, à laquelle il resterait extérieur et dont il serait absent. La théorie de l’évolution n’exclut pas présence de Dieu dans la création. En effet, c’est l’idée de créativité naturelle issue de la représentation du monde développée par cette théorie qui invite à penser l’intériorité ou immanence de l’action divine dans la nature. Si la nature est créative, ce n’est pas un Dieu extérieur qui agit pour mettre en mouvement cette créativité. S’il y a vraiment de la nouveauté, il y a de la recréation. Or seul Dieu est créateur. Donc, si la nature est créative, cela veut dire que Dieu surgit en son cœur pour susciter des choses nouvelles, pour la redynamiser.

Propos recueillis par Mahaut Herrmann

Ce colloque n’est accessible que moyennant des droits d’inscription, à l’exception de la conférence qui se tiendra jeudi à 11h sur le site Saint-Paul de l’Université catholique de Lyon. Cette dernière est ouverte, gratuitement, à tous.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite