Le mensuel La Décroissance organise le 14 novembre à Vénissieux (Rhône) un contre-sommet mondial sur le climat. Interviendront, entre autres, Thierry Jaccaud, Serge Latouche, Jean-Michel Besnier … Limite s’associe à ce conte-sommet , vraiment alternatif, décroissant, et pour la joie de vivre. Nous avons interrogé Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et directeur de la maison d’édition Le pas de côté. Il nous présente ce contre-sommet  dans cet entretien fleuve dont nous publions la première partie aujourd’hui. Un entretien réalisé par Mahaut Herrmann.

Pourquoi organiser un contre-sommet sur le climat avant même le début de la COP21 ?

Le scénario de la COP21 est connu d’avance. Il se situera dans la continuité de tous les précédents sommets internationaux sur le climat : on y dira encore une fois que la destruction des écosystèmes s’accélère et que le dérèglement climatique s’emballe, que l’heure est grave, que c’est notre dernière chance de survie, que la planète brûle et qu’il faudrait arrêter de regarder ailleurs… Et on récitera les vaines incantations habituelles : il faudrait rendre le développement « durable », la croissance « verte », faire en sorte que l’accumulation du capital, l’essor de la production et de la consommation, le progrès technologique puissent se poursuivre tout en réduisant l’empreinte écologique de l’humanité.

Mais nous avons assez de recul pour l’affirmer : cette fable du découplage, qui est invoquée depuis des décennies comme LA solution, elle a échoué. Nous n’avons jamais autant dilapidé d’énergie et émis de gaz à effet de serre. Selon le Giec, la moitié des émissions de CO2 d’origine humaine émises entre 1750 et 2010 l’ont été… ces 40 dernières années. Plus l’ONU parle de développement durable, plus l’atmosphère est saturée de carbone, plus notre milieu se détruit. Il est temps d’ouvrir les yeux : il n’y a pas de développement durable. Il n’y a pas de croissance verte. Tous ceux qui veulent faire croire que l’expansion pourra se poursuivre indéfiniment et que le mode de vie des plus riches n’aura pas à être négocié, par la grâce des énergies renouvelables, sont des bonimenteurs : même l’armée française reconnaît que d’ici vingt ans, les métaux nécessaires à cette économie soi-disant « verte » viendront à manquer. Game over.

Si nous organisons un contre-sommet, c’est pour affirmer ces évidences. On ne peut pas prétendre préserver la nature et l’homme sans mettre en cause un système économique dévorant. Lors de ce contre-sommet, les intervenants rappelleront donc le clivage fondamental qui oppose les partisans de la décroissance des partisans de la croissance verte. Les premiers revendiquent la sortie du capitalisme ; les seconds, qui seront partout lors de la COP21, considèrent le réchauffement climatique comme une opportunité pour relancer l’économie, déverser de nouvelles technologies, ouvrir de nouveaux marchés, accélérer un développement industriel qu’ils croient éternel.

Il y aura à la fois des intellectuels, des théoriciens et des militants lors de cette journée. À quel public s’adresse-t-elle?

Nous avons la chance de recevoir des grands noms de la décroissance, des penseurs qui font référence dans la critique du productivisme, dans la contestation du développement économique et technologique. Ce sera un moment important pour ce mouvement d’idées. La journée s’adresse à tous les publics qui prennent la dévastation du monde au sérieux, qui exercent leur pensée critique et refusent de se laisser berner par l’imposture du « développement durable », de la « transition énergétique », de la « croissance verte », entre autres oxymores qui n’ont pour seul but que de nous maintenir dans un système économique qui s’autodétruit.

Peut-on, selon vous, espérer une mobilisation de la société qui soit à la hauteur des exigences de la dégradation continue de l’environnement et du climat ?

En ce qui concerne la mobilisation de la « société » dans le cadre de la COP21, elle est pour l’instant quasiment inexistante. La plupart des gens se moquent de ce sommet et savent très bien qu’il n’aboutira à rien. Quant à la pathétique « Coalition climat 21 », ce regroupement d’associations hétéroclites – du Care de Madame de Rothschild aux pro-nucléaires et pro-bagnoles de la CGT, du WWF à l’Unef, d’Alternatiba à Max Havelaar, etc. – censée « mobiliser la société civile », elle est directement financée par l’État et intégrée à la COP21. Labellisée « grande cause nationale » par Manuel Valls, elle pourra diffuser des publicités débiles à la télé pour « sensibiliser » le public au réchauffement et pourra mettre son petit stand à Paris en 2015, non loin des multinationales vertueuses comme BMW. Bien sûr, il y aura aussi des manifestations, en dehors de l’enclave militarisée où se réuniront les chefs d’État. Comme à Copenhague en 2009, on scandera « changeons le système, pas le climat ». Et peut-être même que des contestataires déborderont quelque peu les services d’ordre.

Mais il ne faut pas se bercer d’illusion. La « société » n’a pas l’intention de démanteler le système industriel total, dans lequel nous sommes tous enfermés. Aucune force politique actuelle, aucun mouvement social d’ampleur ne portent une critique aussi radicale que celle de la décroissance. Qui propose de s’attaquer à la dynamique du capital, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien ? Les partis préfèrent quémander du pouvoir d’achat.

La décroissance est largement minoritaire, comme l’ont toujours été les penseurs hérétiques qui ont blasphémé contre la religion du Progrès (par exemple Jacques Ellul, Ivan Illich, Bernard Charbonneau, Günther Anders, Lewis Mumford, etc.). Nous, nous nous efforçons de maintenir les braises de cette écologie politique non inféodée, de diffuser des idées qui se situent dans la filiation de ces grands précurseurs. Ne serait-ce que pour notre dignité d’hommes qui refusent d’assister passivement au spectacle de l’effondrement et de se taire devant les menées du capitalisme vert. Voilà pourquoi nous organisons un contre-sommet.

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Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite